Bangladesh : l’industrie textile licencie ses ouvriers pour avoir exercé leur droit de grève

Bangladesh : l’industrie textile licencie ses ouvriers pour avoir exercé leur droit de grève

Entre décembre 2016 et janvier 2017, 1600 à 3500 ouvriers de plusieurs usines textiles ont été licenciés suite à un mouvement de grève qui a entraîné la fermeture pendant près de deux semaines de 55 usines par la principale organisation patronale du pays. Cette mobilisation était destinée à obtenir une revalorisation de leur salaire minimum de 5 300 dakas (61 euros) à 16 000 dakas (193 euros), alors que le salaire « vital » est estimé à 260 euros mensuels et que cette industrie pèse plus de 30 milliards dans l’économie du pays. 

La fermeture de 55 usines pour contrer un mouvement social

Le conflit a éclaté dans la banlieue de Dacca, principale zone industrielle textile du pays où sont situées notamment les usines produisant pour les marques Gap, Inditex (Zara) et H&M.

La Bangladesh Garment Manufacturers and Exporters Association (BGMEA), puissant regroupement d’industriels, a répondu à ces revendications par la fermeture de 55 usines, laissant sans activité ni ressources leurs ouvriers et justifiant ces mesures par la crainte d’« actes de vandalisme »[1]. Cette décision, qui visait à étouffer le mouvement, est intervenue suite à l’arrestation de sept responsables syndicaux lors de cortèges de manifestants.

Un statu quo des droits économiques depuis le drame du Rana Plaza

Le Bangladesh est, après la Chine, le principal pays producteur de vêtements au monde, avec de 5 000 à 7 000 usines textiles sur son territoire. Malgré le drame qui a coûté la vie à 1138 personnes lors de l’effondrement d’un bâtiment en 2013, peu d’entreprises ont quitté le pays, lui permettant de rester une place forte de l’industrie, toujours très attractive.
Le ministre du Travail a très durement réagi à ce mouvement social menaçant un des piliers économiques du pays, lui prêtant l’intention de vouloir « détruire l’industrie textile du Bangladesh »[2] et autorisant l’usage de balles en caoutchouc pour disperser les manifestants.  Et les conséquences ont été impitoyables : une fois les usines rouvertes, 1611 ouvriers (chiffres officiels) se sont vus signifier leur licenciement avec effet immédiat. « Ils ne sont peut-être pas tous des fauteurs de troubles. Ceux qui sont innocents retrouveront leur emploi » a commenté de manière implacable un responsable de la police[3] tandis que, selon le surintendant-adjoint M. Nur Nabi, 90 % des ouvriers auraient repris le travail sans que les grévistes aient obtenu gain de cause[4].

Cet épisode témoigne d’une très faible avancée dans la législation bangladaise, mais aussi concrètement dans les ateliers, des droits des travailleurs : les conditions de travail, pourtant largement décriées et pointées du doigt par de nombreuses associations et ONGs lors de l’effondrement du Rana Plaza, n’ont pour ainsi dire pas évolué. Les ouvriers en sont réduits encore et toujours à se battre pour accéder aux droits primaires, dont le droit de grève ou la capacité de s’organiser en syndicats. Sur ce dernier point, la loi dispose que tout travailleur désirant se syndiquer doit s’enregistrer auprès de l’administration, qui envoie aussitôt une copie au parton de l’usine. Un fichage en bonne et due forme[5].

Jeffrey Vogt, directeur du département juridique de la Confédération Syndicale Internationale, dressait en 2013 un constat qui semble toujours s’appliquer : « au-delà d’une simple carence de capacités, la situation reflète aussi une partialité antisyndicale invétérée due, en partie, à l’influence énorme qu’exerce sur le gouvernement l’industrie de l’habillement (entre autres). Le code du travail a été révisé en 2006, mais comporte néanmoins encore un certain nombre de failles sérieuses, dont (…) des restrictions du champ des négociations collectives et autres restrictions au droit de grève ».

Plus récemment, un rapport de Human Rights Watch élaboré en 2015[6] faisait état d’abus sur les lieux de travail, allant des agressions physiques aux heures supplémentaires obligatoires, au déni de congés de maternité, jusqu’au défaut pur et simple de paiement des salaires.

Le silence pesant des donneurs d’ordres

Pour les autorités et les milieux d’affaires locaux, ces revendications salariales sont inacceptables dans un contexte où le secteur textile bangladais doit faire face aux défis de la rénovation et de la sécurisation des usines dans le cadre des accords signés suite au drame du Rana Plaza. C’est ce qui expliquerait qu’ils aient choisi la manière forte pour étouffer le mouvement social[7].

La seule institution à s’être publiquement prononcé est l’Alliance for Bangladesh Worker Safety, créée en 2013 par des sociétés nord-américaines comme Walmart et Gap, qui a exprimé sa préoccupation s’agissant de la détention d’une douzaine de leaders syndicaux[8]. Rien à signaler en revanche du côté des multinationales de l’industrie du vêtement.

Les mesures prises depuis 2013 demeurent donc inefficaces et médiocres, et les marques européennes sont en déficit sur la réalisation de leurs promesses.

Une partie des problèmes constatés au Bangladesh découle des pratiques d’approvisionnement des marques de prêt-à-porter, qui exigent que leurs commandes soient exécutées en un temps record et au prix le plus bas possible. Les marges constamment revues à la baisse soumettent les fabricants bangladais à une énorme pression, les obligeant à réduire leurs coûts, avec pour corollaire des salaires extrêmement faibles.

Et la situation est encore pire pour les sous-traitants. Malgré les promesses des marques américaines et européennes de « nettoyer » leurs chaînes d’approvisionnement, les usines directement sous contrat qu’elles contrôlent ne représentent que le tiers de celles qui opèrent dans le pays. D’après un rapport daté d’avril 2016 de l’Université de New-York, 5 000 autres usines de sous-traitance, soit environ 3 millions de travailleurs, sont toujours sans surveillance d’aucune sorte[9].

Il est plus que jamais temps de briser la logique de moins-disant social et salarial, en généralisant par exemple un devoir de vigilance ample et général vis-à-vis des sous-traitants assorti d’une obligation de réalisation d’audits sociaux. La mise en place de la Corporate Human Rights Benchmark (CHRB), première évaluation publique sur le respect des droits humains par les entreprises lancée le 13 mars dernier[10],  contribue également à l’amélioration des processus de contrôles internationaux.

Faisons-en sorte que l’élan médiatique produit par cette grève serve de caisse de résonnance à de nouvelles mesures d’encadrement de la sous-traitance et de lutte contre les usines « sauvages » !