Une huile de palme « durable » produite à partir de l’exploitation d’enfants et à base de travail forcé

Une huile de palme « durable » produite à partir de l’exploitation d’enfants et à base de travail forcé

A l’aune des fêtes de fin d’année, l’huile de palme est omniprésente dans notre quotidien : huile la plus consommée au monde, loin devant celles de soja, de tournesol et de colza, il est en effet possible de la retrouver dans nos produits alimentaires (par exemple le chocolat), d’hygiène et cosmétiques, pharmaceutiques ou l’industrie chimique et pétrolière.

Son incidence néfaste sur l’environnement, liée à la déforestation des régions tropicales (surtout en Asie du Sud-Est) afin d’agrandir les espaces d’exploitation et de s’assurer une meilleure récolte, est depuis longtemps pointée du doigt et renseignée par de nombreuses ONGs et associations de défense de l’environnement ; l’ONG Amnesty International, dans un rapport fouillé présenté le 30 novembre dernier[1], a révélé que le commerce du palmier à huile en Indonésie serait en outre à l’origine de l’exploitation d’enfants et de travail forcé. Un scandale de plus pour cette filière controversée, et dont les acteurs s’efforcent pourtant de promouvoir une huile de palme plus durable. L’enjeu sous-jacent demeure la manière de faire respecter les droits de l’Homme, les bonnes pratiques et les règles d’éthique aux filiales des grandes multinationales, en particulier opérant dans le secteur agro-alimentaire.

« Des entreprises ferment les yeux sur l’exploitation de travailleurs dans leur chaîne d’approvisionnement ! »

Dans son rapport intitulé « Le scandale de l’huile de palme. De grandes marques tirent profit de l’exploitation des ouvriers »[2], Amnesty International a mené une enquête sur les plantations de palmiers à huile en Indonésie appartenant au premier producteur mondial d’huile de palme, l’entreprise agroalimentaire singapourienne Wilmar. Elle a ensuite remonté la filière pour identifier neuf multinationales bien connues des consommateurs qui s’approvisionneraient auprès de Wilmar : AFAMSA, ADM, Colgate-Palmolive, Elevance, Kellogg’s, Nestlé, Procter & Gamble, Reckitt Benckiser et Unilever.

Le constat de Meghna Abraham, responsable de l’équipe Droits économiques, sociaux et culturels à Amnesty International, est sévère : « des entreprises ferment les yeux sur l’exploitation des travailleurs dans leur chaîne d’approvisionnement. Bien qu’elles aient promis à leur clientèle qu’il n’y aurait plus d’exploitation dans leurs chaînes d’approvisionnement en huile de palme, les grandes marques continuent de tirer profit de terribles atteintes aux droits humains. Ces conclusions choqueront toute personne qui pense faire des choix éthiques au supermarché lorsqu’elle achète des produits sur lesquels il est indiqué qu’ils utilisent de l’huile de palme durable ».

Encore plus préoccupant, ce schéma serait généralisé : « les atteintes aux droits humains découvertes au sein des activités de production d’huile de palme de Wilmar ne sont pas des cas isolés ; elles sont généralisées et sont la conséquence prévisible des méthodes de travail de cette entreprise ».

De très nombreuses atteintes aux droits humains et ce malgré les efforts de la filière pour devenir plus « durable » et éthique

Dans le cadre de son enquête sur le terrain, Amnesty International s’est entretenue avec 120 ouvriers travaillant dans des plantations de palmiers à huile appartenant à deux filiales de Wilmar et trois fournisseurs de cette société à Kalimantan et Sumatra, en Indonésie.

Ces investigations auraient permis de mettre à jour de très nombreuses atteintes aux droits humains, notamment des cas de traité d’enfants :

  • Des enfants, âgés de huit ans pour les plus jeunes, faisant un travail dangereux et difficile physiquement, qui abandonnent parfois l’école pour aider leurs parents dans les plantations ;
  • Des femmes forcées à travailler pendant de longues heures sous peine de voir leur salaire réduit, payées en dessous du salaire minimum et maintenues dans une situation précaire, sans retraite ni assurance maladie ;
  • Des ouvriers contraints à travailler en extérieur sans tenue de protection adaptée malgré les risques de dégâts respiratoires liés à des niveaux dangereux de pollution provoqués par des feux de forêts entre août et octobre 2015.

Le travail de récolte est dangereux car les enfants sont exposés au « paraquat », un pesticide toxique utilisé dans les plantations malgré son interdiction par l’Union européenne : « les enfants portent de lourdes charges, car ils doivent transporter des sacs de fruits ramassés par terre et certains poussent des brouettes remplies de lourds régimes (de fruits) sur un terrain accidenté et des ponts étroits ».

Un sujet important de préoccupation est que ces atteintes ont été également constatées sur des plantations certifiées comme produisant de l’huile de palme « durable » selon les critères de la Table-ronde pour une huile de palme durable (RSPO)[3], présentée comme étant une « structure associative dont l’objectif est de promouvoir la croissance et l’utilisation d’une huile de palme répondant à des critères précis de durabilité ».

Ce constat a pour conséquence de remettre en question les critères imposés dans le cadre de la RSPO, ainsi que les garanties offertes par les plus grandes marques quant à une exploitation éthique et durable de leurs plantations : « ce rapport montre clairement que les entreprises se servent de la Table-ronde comme protection pour éviter une surveillance accrue. Notre enquête a révélé que ces entreprises affichent une politique rigoureuse sur le papier mais qu’aucune n’a pu prouver qu’elle avait identifié des risques évidents d’atteintes aux droits humains d’approvisionnement de Wilmar » a condamné Seema Joshi, spécialiste de la responsabilité des entreprises en matière de droits humains à Amnesty International.

Une illustration de la nécessité de la mise en œuvre d’un devoir de vigilance pour les entreprises multinationales et leurs filiales

Dans son rapport, Amnesty international recommande, de façon totalement incontestable, une plus grande transparence de la part des grandes marques d’agro-alimentaire : « les consommateurs et consommatrices voudront savoir quels produits sont liés à des atteintes aux droits humains et lesquels ne le sont pas. (…) Les entreprises doivent faire preuve de plus de transparence sur la composition de leurs produits. Il faut qu’elles précisent la provenance des matières premières des produits vendus dans nos supermarchés » a déclaré Seema Joshi.

Il semble en effet indispensable de renforcer l’information du consommateur, afin qu’il puisse orienter son acte d’achat à partir des critères qui lui semblent les plus pertinents et adaptés. Il est indispensable de faire preuve de la plus grande transparence pour participer à son autonomisation, pour lui donner les moyens et clés et lui permettre de « faire le tri » parmi les produits qui lui son accessibles.

Il est cependant nécessaire d’aller plus loin et d’adopter une focale différente ré-affirmer l’importance d’un devoir de vigilance pour les grandes entreprises disposant de filiales et sous-traitants opérant à l’étranger. Par exemple en collaborant de manière plus étroite avec des protagonistes extérieurs experts tels des ONGs : cela semble être le cas avec Wilmar, qui a sollicité l’intervention de l’ONG The Forest Trust[4].

Le sujet fait l’objet d’une actualité politique : la proposition de loi relative au devoir de vigilance des sociétés mères et des entreprises donneuses d’ordre, déposée par MM. Bruno Le Roux, François Brottes, Jean-Paul Chanteguet, Dominique Poitier et Philippe Noguès à l’Assemblée nationale, est aujourd’hui en nouvelle lecture au Sénat (après l’échec de la commission mixte partiaire réunie en novembre dernier).

Cette illustration dans les plantations des palmiers à huile indonésiens confirme la nécessité de rendre obligatoires des mesures de vigilance raisonnable propres à identifier les risques et à prévenir les atteintes graves envers les droits humains et les libertés fondamentales, la santé et la sécurité des personnes ainsi que l’environnement (définition contenue dans la proposition de loi). Responsabilité qui incombe logiquement à la société mère vis-à-vis de ses filiales à l’étranger, en tant que dépositaire d’une image de marque et d’engagements pris envers le consommateur – de plus en plus conscients et sensibles aux engagements en matière de RSE.

Cette conquête n’est pas seulement à mener sur le continent asiatique, mais également au sein même des frontières de l’Union européenne, comme nous l’a rappelé un reportage du quotidien britnnique The Sun au sujet de l’assemblage des jouets dans les coquilles jaunes des œufs Kinder (produits par l’entreprise italienne Ferrero).

[2] Site internet de la Table-Ronde pour une huile de palme durable : http://www.rspo.org/