Retour sur le 1er colloque de l’IDEE : « Business au Moyen-Orient, entre risques et opportunités »

Le 30 novembre dernier, l’Institut pour un développement économique éthique (l’IDEE) organisait un colloque à la Maison de la Chimie, intitulé « Business au Moyen-Orient, entre risques et opportunités ».
Retour sur le 1er colloque de l’IDEE : « Business au Moyen-Orient, entre risques et opportunités »

Une avancée inévitable du développement économique éthique 

La région du Moyen-Orient s’est imposée comme la région idoine pour y appliquer notre grille de lecture éthique : se caractérisant par de nombreuses opportunités économiques réelles mais également par sa grande diversité culturelle et géopolitique, elle intéresse et séduit des investisseurs français. Nous avons pris le parti d’aborder les opportunités et risques des principaux pays composant la région pour les investisseurs, tout en mettant en perspective le respect des droits fondamentaux. Pour qu’à l’inverse d’un dirigeant français, nos investisseurs ne témoignent pas s’intéresser au respect des droits de l’homme uniquement « le soir en se couchant ou les week-end quand (il) ne travaille pas ».

Le colloque s’est en outre tenu dans un contexte économique et éthique très dense, avec notamment la médiatisation de plusieurs investigations de grande ampleur ciblant des entreprises multinationales qui auraient eu recours par le biais de leurs filiales opérant à l’étranger à des pratiques peu éthiques: Unilever, Nestlé ou Colgate par exemple ; Ferrero en Roumanie, ciblée par une enquête de The Sun

Une zone économiquement et politiquement diverse 

La 1ère table-ronde a été l’occasion de dresser un constat, un panorama de la situation économique de la région – avec toutefois l’exclusion dans notre approche du Maghreb, de l’Afghanistan, du Pakistan et d’Israël, qui mériteraient à eux seuls un colloque.      

Il est apparu que le Moyen-Orient « n’est pas une zone cohérente, ni politiquement ni économiquement. Il y a des sous-ensembles, surtout dans le contexte actuel, il y beaucoup d’éléments de différenciation (…) avec des champs de bataille comme la Syrie, des pays où l’ordre règne, parfois répressifs, et qui semblent connaître une certaine stabilité, notamment l’Arabie Saoudite. De l’autre côté vous avez l’Iran, qui est à la fois très peuplé et qui dispose de grandes richesses en hydrocarbures mais qui sont sous-exploitées, qui revient sur le devant de la scène internationale » a introduit Denis Bauchard, conseiller pour le Moyen-Orient pour l’Institut français des relations internationales (Ifri) et ancien ambassadeur en Jordanie.

Béligh Nabli, directeur de recherches à l’IRIS et enseignant-chercheur en droit public, a complété ce constat en rappelant l’existence d’une organisation de coopération régionale, le Conseil de coopération du Golfe Arabique, destinée non pas à créer un marché commun mais « d’abord et avant tout pour renforcer la sécurité commune ». Le principal enjeu n’est pas économique, mais sécuritaire. En outre, « il existe des disparités au sein du bloc, qui se retrouvent également dans les Etats, des poches de pauvreté qui doivent être combattues » a-t-il ajouté.

Les analyses ont porté en particulier sur l’Iran et l’Arabie Saoudite, deux pays disposant de grandes richesses en hydrocarbures mais confrontés à des difficultés spécifiques.

S’agissant de l’Arabie Saoudite, Thomas Porcher, professeur en « Marchés des matières premières » à l’ESG Management School et enseignant en « Economie et géopolitique de l’énergie » dans le Master 203 de l’université Paris-Dauphine, a indiqué que le Royaume faisait aujourd’hui face à « de gros déficits. Il dispose de fonds souverains pour tenir un peu plus longtemps, mais d’un point de vue économique, il cherche à se sortir de la dépendance au pétrole », même si l’accord au niveau de l’OPEP – annoncé le jour même du colloque - devrait leur permettre d’augmenter leur rente pétrolière : « le pays demeure un Eldorado, l’Arabie Saoudite a une réserve énorme en pétrole ! ».

« Ce qui est remarquable est que c’est dans un contexte de tension budgétaire que sa volonté de puissance et de leadership régionale s’affirme le plus manifestement » a analysé Béligh Nabli.

Au sujet de l’Iran, les intervenants de la table-ronde se sont accordés sur le fait que l’accord de juillet 2015 avec les Etats-Unis permet au pays de revenir sur la scène internationale : « un point important est que l’Iran est un Etat, avec des structures politiques administratives, une économie plus diversifiée que les autres pays pétroliers de la région. (…) Ceci étant, la quasi-totalité des grandes banques internationales n’accompagnent pas les projets des entreprises avec des financements compte tenu des incertitudes liées notamment au positionnement des Etats-Unis vis-à-vis de l’Iran, et ont été effrayées par l’affaire BNP » a expliqué Denis Bauchard.   
Béligh Nabli a mis en exergue une profonde insécurité juridique qui compromet les investissements étrangers : « ce qui est intéressant sur l’aspect économique, c’est qu’on en revient à une insécurité juridique parce qu’il y a une part d’incertitude sur le fait que l’Iran joue bien le jeu. (…) Sur le plan micro-économique, il existe des difficultés pratico-pratiques : l’investisseur occidental est confronté à une société qu’il connaît mal, un appareil public qu’il connaît mail et face à une législation forte ». Les différents témoignages ont mis en avant de nombreux obstacles à la libre circulation des capitaux.

« L’éthique ne constitue pas la variable principale de prise de décision des entreprises »

La 2nde table-ronde aura permis d’aborder plus longuement les questions d’éthique et de respect des critères exigés notamment par les pays de l’Union européenne, la question centrale introductive se formulant finalement ainsi : « Quels sont les pays au Moyen-Orient qui respectent les conditions d’éthique ? ».

Frédéric Encel, professeur de relations internationales à l’ESG Management School et maître de conférences à Sciences-Po Paris, a répondu que la Jordanie « correspond sans doute à l’un des Etats qui respecte le mieux et le plus les conditions et critères en principe exigés par les occidentaux. (…) C’est un exemple formidable, mais nous avons affaire à une micro-économie, on ne peut pas l’étendre à toute la région ». A l’inverse, « l’un des pires Etats, sinon le pire Etat en termes de respect des droits du travail, des droits de l’Homme et de la Femme c’est le Qatar ».

Concernant l’Iran, il a indiqué que « le problème est que le pays présente aujourd’hui des potentialités économiques et industrielles très importantes au regard de l’accord sur le nucléaire du 14 juillet 2015, et on voit bien que ce n’est pas l’éthique qui constitue la variable principale de prise de décision des entreprises. Tout le monde se prépare à cette ouverture, en passant outre le caractère répressif du régime ».  

Pour Malik Bozzo-Rey, la problématique est de savoir si l’enjeu de l’éthique pour les entreprises « se résume à un relativisme éthique : nous avons des valeurs que nous voulons opposer, mais il est nécessaire de se mettre à la place de la personne et de s’engager dans des compromis pour les adapter » ou si les normes et valeurs d’éthique sont universelles et de fait transposables.          
Sur ce point, Frédéric Encel lui a répondu qu’il était nécessaire de « toujours essayer d’étendre, d’élargir, d’augmenter la variable (et non la constante) des droits de l’Homme et du travail dans les prises de décision, y compris économiques pour les entreprises » peu importe le lieu de situation de l’activité économique et le cadre juridique du pays. « Le relativisme culturel est à la fin du racisme ! ».

S’agissant de l’incidence et de la pertinence d’une démarche éthique et positive de chefs d’entreprises pour « faire bouger les choses », Frédéric Encel lui préfère l’action coordonnée des Etats, acteur premier dans les relations internationales : « dans les relations internationales, la faiblesse n’est pas une vertu ; les européens doivent se doter d’une cohésion nouvelle, et surtout d’une puissance : ce regain de force et de conviction doit nous permettre de peser, notamment dans nos relations avec l’Iran et l’Arabie Saoudite. Si ces Etats sont pragmatiques au sens économique du terme, ils vont évoluer d’eux-mêmes sur ces questions de droits de l’Homme. (…) Je vois là 2 conditions : que nous soyons déterminés à imposer nos valeurs, parmi lesquelles les droits de l’Homme ; et que nous nous soyons dotés d’un outillage puissant dans le sens militaire du terme – sans l’employer, uniquement pour la dissuasion ! ».