"Mesurer le plus tôt possible l'importance des règles éthiques dans la réussite économique"

L’économiste Jean-Yves NAUDET, fondateur du Centre de Recherche en Ethique Economique et des Affaires et Déontologie professionnelle (CREEADP) à l’Université d’Aix-Marseille, revient avec nous sur la place, de plus en plus importante, occupée par l’éthique au sein de l’enseignement de l’économie, et son rôle crucial pour le bien-être de nos économies.

L'IDEE : Dans quelle mesure l'enseignement de l'éthique économique est-il un moyen efficace pour "moraliser le capitalisme"

Jean-Yves NAUDET[1]De la crise des « Subprimes » au récent scandale des Panama Papers, rares sont ceux à ne pas avoir questionné ces crises comme la conséquence d’une corruption trop répandue, de rémunérations discutables lorsque le dirigeant a échoué dans sa gestion, d’irresponsabilités, d’absence de règles éthiques…tout un corpus de comportements qui ont un dénominateur commun : l’impatience, le règne du court terme.

Outre les nécessaires règles juridiques ou contractuelles[2] qui permettent à des volontés libres d’échanger en toute confiance et contre la duperie et la tricherie, l’éthique économique restaure le long terme comme condition sine qua non au bon fonctionnement de l’économie, à la réussite d’une entreprise. L'enseigner vise donc à réintégrer le long terme dans la gestion économique, et ainsi, à prendre son temps et à se poser les bonnes questions…

Par ailleurs, le capitalisme n’est intrinsèquement ni moral, ni immoral. Il est ce qu’en font les acteurs économiques, des acteurs qui, dès l'éducation et avec l'enseignement, peuvent mesurer le plus tôt possible l’importance des règles éthiques dans la réussite économique.

Et, si l’enseignement de l’éthique économique semble, évidemment, bien plus utile pour de futurs cadres et dirigeants, il faut prendre conscience que nous sommes tous des acteurs économiques : des consommateurs, épargnants, chefs d’entreprise, cadres, salariés…C’est la raison pour laquelle l’éthique économique est importante et qu’elle devrait être enseignée à toutes et tous. 

 

L'IDEE : Avez-vous, durant votre carrière, perçu un développement subsantiel de l'éthique au sein des formations en économie ? Comment l'interprétez-vous ? 

Jean-Yves NAUDET : Oui, les enseignements en éthique économique se sont fortement développés depuis quelques années. Bien qu’encore assez limités, en France, par rapport à nos voisins anglo-saxons qui ont misé eux, très tôt, sur l’intégration de ce genre de questions dans leur conception de l’économie (dont la réussite passe par d’indispensables règles éthiques…).

Il convient, ici, de bien distinguer, deux phénomènes.

Il y a, d’une part, l’effet de mode qui a fait de l’éthique une partie intégrante d’une grande majorité de formations académiques en économie, au sein des écoles de gestion, d’économie. D’autre part, ce développement se comprend par la nécessité, de plus en plus prégnante, de se poser des questions « éthiques » pour réussir économiquement de façon durable. 

L'IDEE : Qu'apprend-on aux étudiants du Diplôme d'éthique économique que vous avez fondé ? 

Jean-Yves NAUDET : Ce DESU[3] est un complément à une formation initiale (L2, L3, Master) et est ouvert à un public assez large : des étudiants en droit privé comme en droit public, en économie, en philosophie, en sciences politiques…des professionnels même (un avocat et un prêtre, par exemple). Les cours ont lieu le soir de 18h à 20h avec un programme léger en trois parties. D’abord, les fondements de l’éthique dont une introduction philosophique aux fondements éthiques, distinguant ce diplôme des autres formations académiques en la matière. Vient ensuite l’étude du cadre juridique et donc les cours de droit, indispensables à toute réflexion éthique au sein d’une société, et, enfin, progressivement, l’enseignement se concrétise avec des cours en économie appliquée dans lequel des problèmes éthiques sont traités.

La pluridisciplinarité prime, l’objectif étant de donner aux étudiants – futurs acteurs économiques - des clés de compréhension, une capacité à s’interroger. C’est leur faire prendre conscience que dans la vie économique les choix à réaliser ne sont jamais évidents mais toujours « sur le fil du rasoir ». Former les futurs acteurs économiques à une certaine éthique revient, fondamentalement, à leur apprendre à se poser les bonnes questions, à s’aiguiller, à ne pas se précipiter, à prendre conscience de l’importance du « long terme », de la nécessité de peser le pour et le contre…

 

L’IDEE :  Comment passer de la théorie à la pratique ? Peut-on apprendre à gérer de façon éthique son entreprise ?

Jean-Yves NAUDET : Notons déjà que l’intérêt pédagogique de ce diplôme est de susciter la capacité de discernement chez les étudiants. C’est pourquoi nous consacrons un certain temps à la réflexion sur les fondements sans oublier les cours plus concrets. Déjà, près d’un tiers du programme est composé de cours d’éthique économique appliquée sur de sujets comme l’environnement ou la finance ou la RSE…. Leur objectif est simple : comment les principes et fondements se concrétisent-ils ? Ensuite, les étudiants doivent réaliser un rapport de recherche sur un thème d’éthique économique appliquée. Et, enfin, dans cette logique de professionnalisation, partie intégrante du programme, le colloque d’éthique économique qui vient conclure l’année du DESU dont le thème était, cette année, « moralité et immoralité des revenus ».

 

 

[1] Diplômé de Sciences Po Aix (1970), il a également suivi un cursus en économie, obtenant un doctorat en 1976. Il a passé sa carrière à la faculté de droit de l'Université Aix-Marseille III, dont il a été vice-président et où il a fondé le CREEADP. Il y a également dirigé le Magistère Journalisme et Communication et le département économie de la Faculté de Droit.

[2] puisque les parties ne se connaissent pas et ont besoin de charte éthique, d’un code de déontologie…

[3] Diplôme d’Etudes Supérieures d’Université