Les frontières éthiques du tourisme

« Avec ses 808 millions de touristes internationaux en 2005, contre 166 millions en 1970 et (probablement) 1,5 milliard en 2020, le tourisme s’est imposé comme une des toutes premières industries au monde ». Pourtant de la plage à la prison politique, des hôtels de luxe aux piloris, il n’y a souvent qu’un pas…

      Dans les années 1960, le tourisme se démocratise. Le sable fin, la mer, les cocotiers ne sont plus l'apanage d'une élite. Accessible au plus grand nombre, le secteur touristique doit répondre à la demande, se développer...Il se "massifie". La quantité l'emporte sur la qualité avec des conséquences[1] désormais bien connues.

Débribé, le secteur touristique s'est progressivement vu recadré pour un développement plus "éthique" et responsable.

Un tourisme éthique est équitable en ce qu’il participe au développement des populations et des territoires locaux, leur permet de tirer profit des retombées économiques et sociales d'une activité qu’ils subissaient jusqu’alors. Un tourisme éthique est durable puisque respectueux de l’environnement, de la biodiversité et tente de les intégrer dans son développement[2].

Pour accompagner cette responsabilisation, toute une boite à outil est à disposition. L’Organisation Mondiale du Tourisme s’est ainsi dotée, en octobre 1999, du premier code éthique du tourisme ainsi que d’une définition reconnue internationalement du « développement durable du tourisme ». De son côté, la France a lancé, en 2000, sa propre « Charte Tourisme et Ethique ». [3]

Plus concrètes, de nombreuses certifications ont été créées pour renforcer le poids des pratiques éthiques dans ce secteur. Un exemple parmi d'autres, la certification « Agir pour un Tourisme Responsable » construite par l’ONG du même nom avec l’AFNOR.

 

Terra incognitae  

Si le secteur touristique est encadré, le touriste, lui, s’est lassé des plages et des cocotiers et recherche le dépaysement avec une attraction même de plus en plus prononcée pour les zones de guerre, ses balles perdues et bombardements en tout genre[4].

Adrénaline et sensations fortes, goût du risque, expédient contre l’ennui quotidien, volonté d’impressionner ses followers… ? Si cette pratique pose de nombreuses interrogations, la majorité des touristent ne prend pas autant de risques et limite son dépaysement aux destinations accessibles et « conventionnelles»  (bien que souvent « déconseillées sauf raison impérative » voire « formellement déconseillées » par le Quai d’Orsay de manière indicative) …

Ces dernières années, les destinations interdites et inaccessibles s’ouvrent, les unes après les autres et les plus curieux peuvent désormais se dorer la pilule sur les plages de Santiago de Cuba, visiter le château de Mir à Minsk et, depuis peu, découvrir les secrets de la Perse.

Désormais accessibles, les touristes se pressent vers ces nouveaux eldorados. L’appel d’air est tel que certains pays sont incapables de répondre à la demande. Tel est le constat de l’Ambassade d’Iran à Paris : le pays est débordé par la demande, ses infrastructures sont vétustes et vieillissantes sans compter l’impossibilité pour les touristes de pouvoir utiliser leurs cartes de crédit[5].

 

A l’ombre des dictatures

A l’ombre des dictatures, le tourisme est peu tiraillé par ses états d’âme[6], il génère autant de retombées économiques qu’ailleurs.

Ces ressources économiques sont d’une utilité politique impitoyable, une manne pour renforcer leur pouvoir. La Biélorussie (ou autrement nommée « dernière dictature d’Europe ») est passée maître en la matière, son président ayant, notamment, mis en place un régime d’exemption de TVA pour les visiteurs étrangers depuis 2012[7].

Complice le touriste ? S’il peut prétexter de dépenser son budget directement auprès de la population, d’éviter les voies d’accès au régime, perçoit-il que la réalité économique de pays comme la Chine, Cuba ou l’Iran est construite sur des inégalités et une fracture sociale structurelles qu’il ne fait qu’accentuer ? Qu’il renforce la domination d’une élite sur une minorité[8] ?

Lorsqu’il s’agit, pour lui, de la « découverte d’une population, de son quotidien », le touriste peut-il saisir l’entièreté et le quotidien d’une population, sa culture, sa réalité ? Un touriste à Téhéran saura-t-il se passer de Facebook, de Twitter, de Telegram pendant son séjour ? Saura-t-il laisser de côté son smartphone et Pokémon Go[9] ? Oui, pour quelques semaines, le pourrait-il quotidiennement ?

 

Tourisme idéologique

Source de revenus indéniable pour un pays , le tourisme peut aussi devenir un outil politique de propagande, au service de l’image d’un régime soucieux de redorer son blason. Tel est le tourisme idéologique.[10]

Pendant près de 15 ans, Aung San Suu Kyi et son parti d’opposition ont mené un boycott tenace contre le tourisme en Birmanie à l’époque du gouvernement de la junte militaire. Et les motivations de la prix Nobel de la Paix étaient claires :  «attirer l’attention sur les violations des droits humains par les militaires et leur mainmise sur les profits les plus lucratifs de l’industrie touristique [11]». Le touriste est bien loin de se douter des conséquences d'une semaine de trekking à Kalaw en Birmanie, qu'il est, malgré lui, un jouet politique. Pas très loin de la Birmanie, la Chine[12] est un autre exemple de maniement stratégique du tourisme à des fins politiques.

 

 

Une telle instrumentalisation du tourisme permet de rendre compte de l'importane, plus qu'économique du secteur touristique aujourd'hui. Il peut cacher la réalité d’une répression quotidienne des droits humains, de la pauvreté et peut même subtilement parvenir à diffuser une image positive de la vie dans le pays[13]. Le tourisme vient construire une réalité du pays en décalage la réalité de ceux qui l’habitent au quotidien.

 

 

[1] Les dilemmes du tourisme, par Isabel Babou et Philippe Callot

 

[1] hyper concentration des infrastructures, spéculation foncière, surexploitation, emplois précaires, travail des enfants, prostitution, hausse des tarifs de l’eau...

[2] http://www.veilleinfotourisme.fr/definition-du-tourisme-durable-definiti...

[3] https://teoros.revues.org/640#tocto2n1

[4] http://www.liberation.fr/planete/2016/08/06/tourisme-en-zone-de-guerre-gout-du- risque-joies-de-la-decouverte_1470626

[5] https://www.franceinter.fr/emissions/le-zoom-de-la-redaction/le-zoom-de-...

6] http://www.lepoint.fr/coupe-du-monde-2014/histoire/la-coupe-du-monde-a-t...

[7] http://www.lefigaro.fr/international/2012/12/28/01003-20121228ARTFIG0030...

[8] http://www.cetri.be/Expansion-du-tourisme-mondial-et

[9] http://www.zdnet.fr/actualites/pokemon-go-interdit-en-iran-pour-raisons-...

[10] http://www.enjeux-internationaux.org/articles/num16/vacances_baionnettes...

[11] http://www.aungsansuukyi.fr/Aung-San-Suu-Kyi-dit-oui-a-un-tourisme-respectueux-et-solidaire-en-Birmanie_a55.html

[12] http://www.lepoint.fr/monde/la-chine-eldorado-des-droits-de-l-homme-chin...