Commerce équitable : « il faut éviter que le commerce prenne le pas sur l’équitable »

Alors que la Quinzaine du commerce équitable vient de s'achever, entretien avec Christophe Eberhart, ingénieur agronome et cofondateur d'Ethiquable sur les enjeux présents et à venir du commerce équitable, modèle en puissance pour l'ensemble du commerce international.

 

L'IDEE : Selon un récent sondage[1], 94% des Français souhaitent un juste prix pour les producteurs mais aussi que les règles du commerce équitable s'appliquent à l'ensemble du commerce international. Quelle lecture faites-vous de ce chiffre ?

Christophe Eberhart[2]: On ne peut que se réjouir d’un tel chiffre qui confirme l’attachement des Français pour le commerce équitable.

Ce chiffre est l’illustration de comportements de consommation qui évoluent, plus responsables et, surtout, un prix plus élevé que l’on comprend mieux et que l’on accepte, tant pour une meilleure qualité du produit que pour les garanties en termes de conditions de travail et de vie des petits producteurs.

Toutefois, il faut noter un décalage entre les intentions et la réalité. Faire consommer aux Français des produits issus du CE est une autre étape, pour trois principales raisons : des habitudes de consommation qui ont la vie dure, un vrai problème d’information et de sensibilisation de l’opinion mais aussi un problème de disponibilité de produits. Si ce sondage traduit, une fois de plus, un vrai potentiel, il faut accompagner les Français dans ce développement. 

 

L'IDEE : Avez-vous constaté une évolution dans les comportements des consommateurs ? 

Christophe Eberhart : J’ai constaté une véritable évolution des comportements et un secteur qui reste sensible à la conjoncture : du début des années 2000 et jusqu’à la crise de 2008 s’est produit une généralisation du commerce équitable, sortant de la « confidentialité » et passant des petites boutiques aux grandes surfaces. Durant cette période, le commerce équitable a aussi fortement gagné en médiatisation, l’engouement était général.

Toutefois, crise oblige, entre 2008 et 2013, les Français se sont éloignés du commerce équitable, éloignement à mettre sur le compte du prix élevé des produits labélisés CE mais surtout, d’un manque d’information et de communication. L’engouement est reparti depuis 2013, avec un rôle important du bio dans cette reprise confirmant une croissance positive du commerce équitable sur le long terme. 

 

L'IDEE : Pouvez-nous nous résumer en une phrase les principales règles qui fondent le commerce équitable ? 

Christophe Eberhart : S’il s’agissait d’énoncer des règles, on retiendrait : un prix rémunérateur, un prix plancher contre les yoyos du marché, une relation commerciale équilibrée, des primes de développement et un engagement au plus près des producteurs locaux.

 

L'IDEE : Si une règle devait être élargi prioritairement à l'ensemble du commerce mondial ? 

Christophe Eberhart : Si l’accent devait être mis sur une valeur clé, ce serait les effets positifs systémiques du commerce équitable : un prix élevé assumé permet un renforcement des capacités des producteurs sur place qui contribuent, à leur tour, au développement de leur territoire et de l’économie locale (investissement dans la formation, embauches…), avec des exemples concrets que nous constatons auprès de nos partenaires en Amérique du Sud.

 

L'IDEE : Ne craignez-vous pas une banalisation du commerce équitable ?

Christophe Eberhart : Depuis le milieu des années 2000, la tendance est à la généralisation des produits issus du commerce équitable par les grandes marques et dans les grandes surfaces. Il s’est produit un changement d’échelle, une extension et une diversification des filières de commerce équitable.

Cette généralisation a contribué au développement de commerces équitables à plusieurs vitesses, et surtout des acteurs aux objectifs et à la démarche bien différentes. Si nous, nous recherchons la proximité avec les producteurs à l’étranger, nous constatons qu’il n’en va pas de même pour certains distributeurs en grandes surfaces qui recourent, par exemple, à des importateurs sur place, qui sont bien souvent des filiales leur appartenant directement. 

 

L'IDEE : Existe-t-il un risque à cette généralisation ? 

Christophe Eberhart : Le risque encouru par une telle généralisation est celui d’un abandon de ces engagements d’équité et l’enjeu pour le commerce équitable est de continuer à se développer sans perdre ses fondamentaux, sans perdre de vue les impacts positifs recherchés en matière de développement. Pour le dire autrement, il faut éviter que le commerce prenne le pas sur l’équitable.  

 

L'IDEE : Quels sont, selon vous, les outils et solution à mettre en place pour diversifier une filière qui reste à 95% fondée sur la production de denrées alimentaires ? 

Christophe Eberhart : Il faut déjà distinguer commerce équitable et commerce éthique. Le commerce éthique a son application concrète à travers la Responsabilité Sociétale des Entreprises, le respect de droits humains, la lutte contre la corruption... Le commerce équitable s’inscrit plus dans une relation juste et équilibrée entre les partenaires ou co-contractants. Il va de soi que les deux se recoupent.

Concernant la diversification de la filière à des produits à haute valeur ajoutée, le chemin est encore long avec pour principale limite, une chaîne de production plus longue, des intermédiaires pour lesquels une proximité est plus complexe.

Des initiatives existent comme le « Fairphone » mais avant d’en arriver à la production de smartphones équitables, pensons déjà aux produits artisanaux, aux jouets par exemple, pour lesquels le commerce pourrait gagner en équité. Enfin et vu l’état actuel de la concurrence mondiale, il s’agirait aussi d’accepter des produits à des prix bien plus élevés.

 


 [1] Sondage Opinion Way pour Max Havelaar

[2] Après s’être impliqué pendant 15 ans dans l’appui aux organisations paysannes sur le terrain dans le cadre d’ONG, dont Agronomes et Vétérinaires Sans Frontières, cet Ingénieur agronome de formation, cofonde il y a 13 ans, Ethiquable. Cette SCOP, où les salariés détiennent le capital de l’entreprise, agit en faveur d'un commerce équitable exigeant. Elle soutient l'agriculture paysanne avec 49 coopératives de petits producteurs partenaires. Chacun de ses produits équitables et bio est issu d'un seul terroir, d’une seule organisation avec laquelle nous avons identifié un projet de développement et d’autonomisation.